
« Ne pas se limiter au rap, mais explorer son environnement, ses racines et s’ouvrir à autre chose. ». La nouvelle recrue de Flying Lotus Jeremiah Jae, fait partie de ces rappeurs exigeants d’eux même, investis et passionnés. Le hip-hop comme mode de vie, avec la constante de ses débuts, la largeur d’esprit. Interview fleuve avec un jeune qui n’en veut.
J’ai lu dans l’une de tes interviews « Certains rappeurs me sapent le moral ». Tu ne crois plus au rap ?
Pas exactement, je crois encore au rap, au pouvoir des mots et des emcees. Ce sont les dérives commerciales qui m’agacent. Rapper pour les mauvaises raisons, être populaire, l’egotrip quoi. J’ai grandi dans un univers disons… holistique, où la démarche spirituelle primait sur l’égo. Lorsque je rappe, c’est ma voix, pas celle d’un stéréotype moyen. Ça peut en effrayer certains.
Comment ça, pourquoi effrayer ?
Je ne sais pas, je suis beatmaker et rappeur, sans pour autant que le rap soit une finalité en soi. Je compose les deux en même temps. Chaque track est un tout nourri de nombreuses influences. Lo-Fi, Noise, Classique… Mon père est jazzman tu sais, j’ai grandi sous ses yeux experts, toujours plongé dans la musique. Je suis ouvert à tous les styles. Finalement je raconte ces influences et aussi ce que j’ai vécu. Des histoires comme ça, des bribes de vie sans surenchère. Je pense que ça colle avec ma musique, ce que j’expérimente..
C’est le cas du maxi Rappayamatantra ? C’est une histoire ?
Ouais, je pense qu’un maxi est une entité, pas une superposition de titres. C’est une histoire, c’est à dire l’accumulation de différentes expériences, des hauts et des bas. Il y a certains passages plus sombres que d’autres; d’autres plus contemplatifs comme le titre $easons.
Je suis de Chicago, je n’ai pas grandi dans une ville constamment ensoleillée comme L.A.. Les hivers y sont rudes, c’est parfois déprimant, mais Chicago tu l’as dans la peau. Le temps te fait réfléchir, influe sur ton humeur. L’atmosphère n’est pas linéaire, elle t’amènes à penser ou repenser certaines choses. C’est assez universel comme message.
C’est un maxi de 8 titres, ce n’est pas un format courant…
(rires) Ouais ça peut paraître long pour certaines personnes, mais je l’ai fait comme ça. Une fois bouclé, je me suis dit « C’est fait ». Non pas que ce soit à jeter, j’en suis assez fier. Il ne devait faire que quatre titres au début, mais bon, c’est la musique, tu ne calcules pas tout… J’ai encore quelques beats tape en stock.

Sur la mixtape Eating Donuts and Other Refined Food, tu rappes sur des beats de Dilla, c’est assez gonflé, non ?
Je ne voulais diminuer en rien le travail de J Dilla. En fait, c’était l’idée d’un ami à moi. On écoutait Donuts en boucle et on se disait « Putain on devrait rapper la dessus », enfin en faire quelque chose quoi. Il est décédé depuis lors, cet album c’est donc un hommage à Dilla bien sur mais aussi à cet ami avec qui j’ai grandi, avec qui j’ai commencé la musique.
On peut me critiquer pour ça, mais sérieux, écoute ce que je fais. J’ai énormément de respect pour la musique rap. Et d’autres l’ont fait, Madlib a lui aussi rappé sur des beats de Dilla. Quand on y pense, les jazzmans jouent constamment des standards du jazz, Dilla est devenu un standard, il appartient à l’histoire.
C’est une grosse influence pour toi ?
Il m’a influencé c’est clair, mais il n’influe en rien sur ce que j’ai vécu, sur ma propre interprétation de la musique. L’oeuvre de Dilla appartient à Dilla, après certaines choses peuvent se ressembler évidemment, mais ça reste une interprétation, un vision personnelle.
Selon toi, « The next big thing » ?
Genre une prédiction ? (rires) Je suis assez mauvais dans ce domaine, mais je pense que Flying Lotus va surclasser beaucoup de monde, Samiyam également. Je crois vraiment en lui, tous ses choix sur le label (Brainfeeder). Aujourd’hui, tu ne trouves pas les albums de Flyin Lo partout mais d’ici peu, ils le seront dans le monde entier. Pour l’instant on expérimente, c’est la dessus qu’on se concentre, sur le temps présent. On fera de la musique aussi longtemps qu’on vivra.
Tu as déclaré « Je construis ma musique dans un autre endroit spirituellement », qu’est ce que tu entends par là ?
(rires) Je méditais pas mal avant, du yoga quand je pouvais. Le corps et l’esprit tu sais. C’est une clairvoyance inspirée par mes parents, être végétarien, ne pas satisfaire chacun de ses désirs, être en paix avec soi-même. Je ne veux pas être un artiste spirituel, métaphysique ou je ne sais quoi; il s’agit simplement de santé physique, morale et spirituelle. C’est une quête, non pas de perfection mais d’élévation, une quête de soi. C’est un thème récurent lorsque j’écris et compose.
Tout ça demande une certaine discipline, c’est un peu en décalage avec mon age mais je ne suis pas une rock-star, juste un kid comme les autres.
Teebs, Flying Lotus, on a tous des histoires différentes, la mienne est peut-être dans un autre endroit spirituellement (rires)…
